Le calcul froid du marché ou une complaisance ahurissante ?

Publié le 28.02.2022, par :
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Olivier Armangau

Chaque semaine Olivier Armangau, décrypte pour Neofa l'actualité financière.
C’est la passion pour les marchés financiers qui a orienté la carrière d’Olivier. De la gestion privée à ses débuts en Suisse à la gestion de fonds de placement au Canada, Olivier s’est employé à rendre accessible des concepts et des produits financiers pour ses clients. Les interrogations constructives et challenger des dogmes de marché sont des motivations quotidiennes.

Devinette : qu’aurait dit Pablo Escobar s’il s’était fait arrêter pour un excès de vitesse et avait reçu une amende de 100 dollars ? S’il était encore en vie, on l’entendrait encore bien rire.

Et bien, c’est à peu près le même sentiment qui anime Poutine avec les sanctions internationales mises en place suite à l’invasion de l’Ukraine.

Alors que dire des déclarations du président américain qui, à 2 reprises cette semaine a assuré à sa population (pour ne pas dégringoler davantage dans les sondages catastrophiques qui le mènent vers une humiliation aux élections de mi-mandat) qu’il n’y aurait pas de soldat américain en Ukraine. C’était évidemment très bon pour le marché qui froidement se dit que le conflit ne sera qu’ukrainien, mais aussi du pain bénit pour Poutine.

Le despote de Moscou, se sent pousser des ailes et ses dernières déclarations montrent à quel point il se considère, à juste titre, inatteignable.

Ainsi, vendredi, Poutine a brandi la menace nucléaire pour des revendications d’un autre temps. Il a ainsi exigé, le retrait des forces de l’Alliance des territoires de tous les pays qui ont adhéré depuis 1997. Il a aussi menacé de « conséquences militaires » la Finlande et la Suède s'il leur venait l’envie d’adhérer à l’OTAN.

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Désormais la dissuasion nucléaire qui reposait sur le principe que l’adversaire avait un pouvoir de destruction colossal, se transforme en chantage pour asseoir un caprice.

La communauté internationale bombe le torse, l’OTAN aussi, mais concrètement, l’Ukraine est désespérément seule. Alors, oui, nous avons tous appris cette semaine le contenu de l’article 5 du traité de l’OTAN, (les parties conviennent qu’une attaque armée contre une ou plusieurs d’entre elles en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque contre elles toutes.) mais vu qu'à date aucun membre de l’OTAN n’est attaqué ce n’est que de la rhétorique innocente pour Poutine.

De même l’article 4 qui permet aux pays membres de se consulter en cas de menace de l’intégrité territoriale de l’un des leurs n’est pas d’une grande utilité puisque l’Ukraine n’est pas un membre de l’OTAN.

On peut imaginer que même avec l’ego surdimensionné dont il est affublé, Poutine ne s’aventurera pas dans les pays baltes (à minorité russophone d’ailleurs, comme l’Ukraine de l’Est), ni au sud vers la Roumanie ou à l’ouest vers la Hongrie et la Pologne, tous membres de l’OTAN.

Donc tout en continuant d’envahir l’Ukraine, et parce qu’il pourra le faire en toute tranquillité, il a proposé d’envoyer une délégation pour des pourparlers à Minsk !

Je te casse une jambe et un bras, puis je te mets la Kalachnikov sur la tempe pour te proposer gentiment de négocier. Avec plaisir mon bon Monsieur !! Provocation assurément, mais pour le marché, c’est une motivation suffisante pour se rassurer sur la limitation régionale du conflit.

Donc, nouvelle hausse de 2.24 % pour le S&P500 et 1.64 % pour le Nasdaq qui fait suite à une journée de folie jeudi (le Nasdaq est passé de -3.6 à +3.3 en quelques heures, idem pour le S&P 500 qui terminait à +1.5 % après un pire de séance à -2.6 %.).

Sur la semaine, les marchés américains sont stables (légère hausse), la volatilité en légère hausse (après un pic au-delà de 37 la journée de jeudi) et les taux… ont monté. La courbe continue de s’aplatir du 2 au 10 ans.

En Europe, c’est aussi une semaine à l’équilibre pour les marchés et un 10 ans allemand qui monte légèrement et qui reste bien campé en zone positive (0.23 %).

Marchés financiers : En manque de repères…

À noter que l’inflation a été reléguée au second plan cette semaine. Les marchés ont une fois encore démontré leur ‘formidable’ capacité d’anticipation ou une complaisance ahurissante. C’est selon !

Ainsi, les « certitudes » sur les 6 à 7 hausses de taux et de la réduction drastique du bilan de la FED, ont fait place à un optimisme quant à… Évidemment… Une temporisation du rythme de hausse de la FED, consécutivement aux perturbations économiques que pourraient engendrer un conflit qui pèserait sur le moral des ménages (et donc leur consommation) et sur les capacités d’investissement des entreprises. Il a bien été question aussi cette semaine de stagflation* (avec le pétrole, Brent, qui a atteint un record de 2014 à 102.26) mais ça ne semble pas (encore ?) le thème du marché. Et c’est plutôt mieux parce qu’inflation combinée à croissance atone ou pire en déclin, c’est assurément le pire des cocktails.

Terminons comme nous avons commencé, sur la géopolitique. La semaine a été riche !

De façon fort opportune, l’Iran annonçait aujourd’hui qu’elle était prête à reprendre la production d’uranium hautement enrichi, mettant ainsi la pression sur les États-Unis pour les faire revenir sur l’accord nucléaire de 2015.

La Chine a pénétré la zone de défense aérienne taïwanaise avec 9 chasseurs J-16 (copie dérivée du chasseur russe SU-27sk) le jour de l’invasion russe en Ukraine, et de plus en plus d’analyste internationaux sont convaincus que la faiblesse des réponses internationales à l’endroit de la Russie incitera la Chine à « récupéré son territoire » taïwanais.

Taïwan accuse la Chine de faire monter la pression avec un nombre record  d'incursions d'avions militaires chinois dans le ciel taïwanais

En extrapolant un peu, on peut aussi penser que la Turquie, membre de l’OTAN pourrait se dire que la période est bien choisie pour continuer de « faire pression » sur les kurdes. Dans le même esprit, la Syrie, alliée de la Russie et de l’Iran pourrait profiter des gesticulations internationales pour titiller Israël dans la région du plateau du Golan.

L’inde et le Pakistan pourraient également afficher leur velléité territoriale de façon plus belliqueuse encore que ces dernières années…

On pourrait continuer longtemps comme ça.

Mais c’est le triste constat qui s’impose : parce que la Russie sait qu’il ne peut y avoir, en l’état actuel des choses, aucune intervention et parce que les sanctions ne sont pas encore si importantes, elle envoie le message que l’on peut bafouer les principes du droit international en toute impunité. On se passerait bien d’un tel prosélytisme.

Bonne semaine.

*La stagflation est une situation économique caractérisée par une croissance de l'activité nulle ou très faible et une inflation.

Publié le 28.02.2022, par :
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Olivier Armangau
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